Chronique Immigrer.com - Les Deux Solitudes
Christophe | 21 avril 2006 | 10:10:51J’aurais pu vous parler du printemps qui est définitivement installé à Montréal. J’aurais également pu vous parler de ma façon de percevoir les récents "mouvements sociaux" en France, maintenant que je suis installé au Québec depuis bientôt deux ans. J’aurais aussi pu vous parler de mon premier mois sans tabac, ou de beaucoup d’autres sujets qui me viennent à l’esprit mais qui ne sont pas vraiment ou même pas du tout en rapport avec l’immigration. Mais comme justement, cela fait bientôt deux ans que je suis à Montréal, j’ai eu envie de vous parler de mon interprétation de ce que la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme (la Commission Laurendeau-Dunton) avait appelé en 1963 "les deux solitudes", ou encore les "deux scorpions dans la même bouteille" selon René Lévesque un peu plus tard. Je ne me perdrai pas dans des explications historiques sans queue ni tête, je préfère laisser ce soin aux spécialistes en la matière. Mais je peux partager avec vous certaines anecdotes que j’ai vécues ici et que je continue de vivre au jour le jour.
Ceux qui me lisent et m’ont lu sur le forum ou mon blog, savent déjà qu’il ne faut pas me demander "Alors, c’est comment le Canada???" Je me dois de corriger mon interlocuteur… mes oreilles sifflent. "Tu veux dire… au Québec? – Oui oh… tu m’as compris…" Nous sommes, je suis installé au Québec, à Montréal, un peu à l’ouest du Boulevard Saint Laurent et dans quelques mois de nouveau à l’est de Saint-Laurent. Le Canada? Oui, forcément, je connais. D’ailleurs, moi qui travaille toute la semaine en compagnie d’anglophones exclusivement, j’ai coutume de dire que je fais des milliers de kilomètres chaque semaine pour aller travailler. Je vais au Canada chaque matin, et je reviens au Québec chaque soir. La fin de semaine, je suis au Québec à temps plein. Bon, je vois déjà des yeux s’écarquiller et des sourcils se froncer… je m’explique, avec du vécu en guise d’exemples. J’ai en effet la très nette impression que les anglophones et les francophones de Montréal ne vivent pas dans le même pays. (Je ne sais pas vraiment comment ça se passe ailleurs au Québec donc je ne parlerais que de Montréal.)
Il y a plusieurs mois, en plein pétage de plomb chronique au travail, je me lève d’un coup et j’imite avec force une publicité archi-connue au Québec : "Ahhhh Ah ! Famili-Prix !" Personne n’a rit ni même sourit, alors que la situation était tout de même cocasse et assez inattendue : je ne pète pas souvent les plombs à la job mais quand ça m’arrive, c’est généralement mythique et plutôt drôle. Sceptique, je leur demande alors abasourdi : "M’enfin vous ne connaissez pas cette pub??? Ahhhh Ah ! Famili-Prix ! Non?!?" J’ai alors réalisé que non. Je venais de vivre un des plus fameux "vents" de mon existence. Non, cette publicité, que tous les québécois francophones connaissent et que les immigrants francophones nouvellement arrivés connaîtront sous peu, n’est tout bonnement pas traduite en anglais et n’existe pas dans le réseau de TV anglophone. Elle existe dans le Québec francophone tel que je le vis, tel que je le connais. Uniquement.
Plus récemment, j’avais été celui à la job qui devait organiser le repas du midi mensuel. En effet, cela fait partie des habitudes de la compagnie : chaque mois, un des employés organise le lunch qui sera suivi d’une grosse réunion d’équipe. Et la coutume veut que le lunch corresponde au pays d’origine de celui qui organise : japonais, portugais, espagnol, mexicain, libanais, j’ai tout eu depuis un an et demi ! Et cette fois-ci c’était mon tour. Quand on m’a désigné lors du lunch du mois de Mars pour être le prochain organisateur pour le lunch d’Avril, j’ai évidemment eu droit aux clichés habituels et les mots "baguette" et "camembert" se sont alors fait entendre une dizaine de fois en quelques secondes autour de la table. On s’habitue. J’ai donc passé commande pour 25 personnes chez Première Moisson, histoire de ne pas les décevoir : ils ont eu leur baguette et même leur camembert, et moi je me suis régalé ! Mais le plus insolite a sans doute été le moment où j’ai passé la commande en présence de ma boss. Je lui avais imprimé ma sélection en anglais pourtant… mais elle m’a laissé faire, devant l’anglais pourtant confiant de la vendeuse du Première Moisson au marché Atwater. Il faut savoir qu’elle ne parle pas un traître mot de français.
Là où ça coince, et les deux situations se présentent, c’est quand un vendeur chez Canadian Tire ne parle pas un traître mot de français face à un client francophone, ou qu’un chauffeur de bus de la STM soit incapable de comprendre les questions d’un client anglophone. Des situations comme la première m’arrivent tous les jours, surtout que je travaille à l’ouest de Montréal dans le quartier Atwater. Je ne me pose désormais plus la question : quand je magasine dans le centre commercial de la place Alexis Nihon, je le fais en anglais, c’est plus rapide. C’est frustrant… mais c’est un choix que j’ai fait. Et même en anglais, mon accent français / francophone n’échappe pas à certains vendeurs; j’ai alors subitement l’impression de leur faire perdre du temps alors que je veux juste mon 6 pouces dinde et fromage sans oignons ni olives et mayonnaise diète. Même situation au stationnement à ma job : ne surtout pas s’aviser d’oublier sa carte le matin ! Eh oui, le type du stationnement, celui qui décide de l’ouverture ou non de la barrière de sortie, ne parle pas un seul mot de français ! Même pas merci, ni même un simple "oui" ! Ce jour là, j’étais excédé… et j’ai fait mon maudit français. Le type a très bien compris pourquoi j’étais en rogne… mais peu lui importait : il travaille à Atwater, pas sur le Plateau ! Pas concerné.
Rassurez-vous (façon de parler…) : il parait que sur le Plateau Mont-Royal, un des quartiers exclusivement "en français" de Montréal dans lequel personne ne va vous regarder de travers quand vous parlerez en français même avec un accent français, les anglophones se font aussi parfois refouler sévèrement… En ce qui me concerne je ne vis évidemment que la situation ou moi, le petit francophone – qui peut être (en plus!) potentiellement pour la souveraineté du Québec – se fait insidieusement refouler chez Subway parce qu’il a osé pour une fois l’ouvrir en français. Mais ça fait du bien de temps en temps aussi de ne pas se laisser bouffer. Je ne trouve pas ça normal qu’un anglophone puisse toujours se faire servir partout en anglais à Montréal alors qu’un francophone ne se fera pas forcément servir en français, qu’il le veuille ou non. Je trouve injuste d’avoir constaté que les francophones à Montréal étaient toujours plus ou moins tenus de parler aussi l’anglais, alors qu’un anglophone montréalais qui ne parle pas un seul mot de français peut vivre en anglais sans trop de problèmes.
Anglophones et francophones vivent donc pourtant tous dans la même province, dans la même ville, conduisent ensemble sur les mêmes routes en essayant d’éviter les mêmes nids de poule, voyagent ensemble dans le métro, vont magasiner ensemble chez IGA ou Provigo, travaillent dans les mêmes compagnies… mais ils ne vivent pas dans le même pays. Pourquoi ? Parce qu’ils n’écoutent pas la même radio dans leur voiture, parce qu’ils ne lisent pas les mêmes journaux gratuits dans le métro, parce que la caissière du Provigo supposément bilingue répond en français ou en anglais au choix suivant la langue maternelle du client, parce que quand ils travaillent dans une compagnie, il suffit d’un anglophone pour que les réunions se déroulent en anglais, parce qu’ils ne regardent pas les mêmes postes à la TV, parce que les pubs Famili-Prix n’existent que sur les postes francophones, parce que "Canadian Idol" est diffusé sur le réseau anglophone uniquement… En bref, les deux cohabitent tout en s’ignorant plus ou moins, quand ils ne se détestent pas cordialement. C’est un peu fort… mais c’est assez proche de la vérité.
Il ne m’a pas fallu longtemps pour saisir que la société dans laquelle j’allais tenter de m’intégrer était différente du reste du Canada. Il m’a fallu plus de temps pour voir et comprendre ce qui sépare qu’on le veuille ou non les communautés francophones et anglophones au Québec mais aussi au Canada. Vu du Canada, certains jugent le Québec comme étant la petite province chiante qui veut se séparer mais que le Canada veut garder à tout prix pour des raisons économiques principalement malgré les heurts incessants entre le fédéral et le provincial. Vu du Québec, certains disent que le Canada est une barrière au développement et à la promotion de la culture francophone au Québec d’abord et dans le reste de l’Amérique du Nord ensuite. Un seul mot suffit à résumer cette chronique, et ce seul mot explique à lui seul la raison d’être de ces deux solitudes. Ce mot : "bilinguisme". Le Canada s’est construit autour de lui, mais ne va-t-il pas un jour devoir se disloquer à cause de lui, ou pour lui?
Retrouvez cette chronique sur le site www.immigrer.com
















Le bilinguisme… gros point dans la vie du pays Canada et plus présicément du Québec. Tu as tout à fait décris la situation. Française ayant des amis au Québec, je connais un peu la situation. Mais surtout, voyageuse, je me suis rendue compte que le Québec n’était pas le seul endroit où toute cette question épineuse pouvais se poser, je pense à la Belgique, à la Suisse, et même à l’Ecosse. Depuis un an que j’ai rencontré cette problématique je n’arrête pas de m’interroger. Comment ce genre de "problème" peut-il se solver ??
Ta démonstration est limpide, je confirme. Et j’aimerai aider à trouver un jour une ligne de conduite pour aider ces peuples. Bon c’est grandiloquent mon affaire, mais étant française, et bien je me rends compte que je n’ai pas ce "problème", ici il y aurait les querelles de clochers, les histoires d’accents, de parisianisme, mais bon, on est tous français (sans rentrer dans d’autres débats) et on parle la même langue (sans entrer dans les histoires de régionalisme) alors c’est presque simple. Et ça me fait prendre conscience de la dificulté de certain peuples à trouver leur identité, comme pour tous les peuples en diaspora, etc.
Ma reflexion n’est peut-être pas très claire, tout ça juste pour dire que ton post me touche car je crois que dans notre monde d’aujourd’hui encore plus qu’hier la question de l’identité est en train de se poser et le bilinguisme au Québec comme ailleur y participe.
Misty | 22 avril 2006 | 17:56:18Merci pour ton commentaire éclairant.
Christophe | 24 avril 2006 | 15:49:11Il s’agit en réalité d’une question que je ne m’étais jamais posée : en France on parle français sans se poser la question, ici les habitants peuvent parler deux langues… et ces mêmes habitants ne se comprennent pas… Bref c’est fou quand on y pense !!
Je ne sais plus où j’ai entendu ça, mais j’ai trouvé cette réflexion très vraie : ce sont plus les canadiens anglais qui se cherchent une identité que les québécois, puisque eux l’ont déjà. Ces derniers ont leurs acteurs, leurs metteurs en scène, leurs musiciens, leurs films culte… pendant que les canadiens anglais se reposent essebntiellement sur les artistes et productions américaines. Il n’y a donc pas que la langue quoi les sépare.
Bonjour,
Après avoir attentivement fait la lecture de ton histoire, je suis un peu perplexe. Je te rejoint sur toute la ligne sauf sur un point. Il est important de comprendre que Montréal est devenue une grande ville en grande partie de part l`implication financière des Anglophones. Certain diront au détriment des Francophone mais ceci est un autre débat. Depuis les changements dramatiques des années 70 qui ont donné aux Québecois la chance de participer plus amplement à l`économie devait objectivement avoir lieu. Par contre, ceci eut un impact catastrophique sur l`économie et sur le niveau de vie des Montréalais. Ce mouvement à été la fin du règne de Montréal comme capitale du Canada. Quand BMO, RBC et Sunlife co pour nommer que ceux la, quittèrent la métropole fut selon moi significatif du déclin et de l`appovrissment de Montyréal. Par contre certaine compagnie Québécoise avec le soutien des grouvernement. Ceci à créé un exode massif des anglophones avec leur capitaux. Montréal selon moi n’a jamais été aussi francais et la langue des affaires est l’anglais. Moi comme Québécois je n’ai aucune objection à parler en Anglais si ceci peut favoriser le bien-être et le développement de ma ville. Je crois toujours que Montréal francophone et Montréal propère est utopique, autant que de dire Québec un pays. L’économie est la base du développement d`une ville et de l’épanouissement et du bien-être de ses citoyens. En fait, comme les Québécois sont maintenat maitre chez eux…. il est temps d’ouvrir nos esprit et de collborer pour rétablir les impacts collatéraux toujours visibles.
Erick Langlais.
Erick Langlais | 25 avril 2006 | 14:19:14Article très intéressant.
…en France, on parle français, oui mais quel français, c’est dire si le niveau d’expression dans la population en général s’est dégradé. J’ai vécu à Ottawa tout petit et je me rappelle que j’étais intirgué par cet univers où les gens parlaient français OU anglais. Je me souviens car mon père est noir, parlait français, travaillant dans une ambassade et dans le centre ville, on voyait des noirs qui parlaient anglais, ce que je trouvais vraiment bizarre. dans ma maternelle, tout le monde parlait français sauf une petite fille, anglophone, totalement paumée. Que faisait elle là, je ne sais pas.
En Afrique centrale, le français a encore de beaux jours devant lui, mais au Sénégal et globalement en Afrique de l’Ouest, je suis peu confiant. Quant au sommet de la Francophonie, il me laisse perplexe. Oui bien sûr je ne remets pas en doute le fait que la langue française soit dynamique, vivante, enrichie selon les pays (Suisse ou Haiti, peu importe) mais il y a comme une sorte de …déclin. Comme si la langue française avait dans une certaine partie du monde perdue son aura. Le salut n’est en tout cas plus à attendre des pays traditionnellement francophones. La Roumanie est très francophile, l’Afrique du Sud aussi. Ce sont des exemples parmi d’autres.
Ma pensée n’est pas très claire, ordonnée, j’écris au fil de ce que je pense.
J’aime Bruxelles, Liège, la Belgique, il me semble que la situation du français est bien plus problématique en Belgique qu’au Québec. Et qu’il y a de sérieux problèmes entre une partie de la communauté flamande et la communauté francophone(rappelons que Wallons et Flamands sont catholiques). Il suffit d’une différence linguistique pour créer des tensions. C’est impressionnant et triste…
ama | 25 avril 2006 | 16:40:22Je ne peux pas dire si l’arrivée des francophones à la tête de l’économie montréalaise est responsable de sa perte. Je ne peux pas dire si c’est vrai, je ne peux pas dire si c’est faux, je peux juste dire que celà me parait réducteur. Cela revient à dire que si Toronto est devenue la capitale économique du Canada avant Montréal qui l’était autrefois, c’est à cause de la passation de pouvoir entre anglophones et francophones qui s’est effectuée après la Révolution Tranquille, quand les francophones ont eu plus de pouvoir dans les sphères dirigeantes des entreprises. Ou encore, laissons les anglophones diriger les francophones dans nos compagnies puisque ces derniers ont croulé l’économie montréalaise… je ne peux pas être d’accord avec celà. Je n’ai pas de contre exemple à donner, mais je suis persuadé qu’il en existe.
Et pour répondre à Ama, je dirais que la lutte des francophones pour sauvegarder leur culture et leur langue ne fait pas beaucoup parler d’elle en surface, en tous cas pas assez. Une bonne partie du combat s’effectue aussi en "underground" (en bon français!). Ce soir même, je viens de recevoir un courriel expliquant l’intérêt de ne se déclarer que francophone même si on parle aussi l’anglais lors du recensement canadien du 16 Mai 2006. Statistiques Canada concluerait d’après ce courriel que parmi les répondants ayant coché "bilingue", 50% sont anglophones et 50% sont francophones.
Vous dites que le salut n’est plus à attendre des pays tradiotionnellement francophones… mais qui mieux qu’eux peut défendre avec ferveur l’usage du français et la culture francophone?? La Roumanie est en effet plutôt francophile, mais est-elle la mieux placée pour promouvoir le français et la culture francophone?
Quant à la Belgique, j’ai appris depuis peu le problème de la situation du français la-bas, entre ces deux communautés. C’est un problème très sérieux c’est certain, mais je ne peux pas laisser dire qu’il est plus problématique, ni plus inquiétant qu’au Québec. Ce n’est pas parce qu’on ne parle que très rarement dans les médias européens de la situation du français au Québec que celui-ci n’est pas en danger pour autant. Les francophones en Belgique ne sont pas encerclés par plus de 300.000 anglophones ! Attention à la désinformation.
Merci en tous cas de participer au débat !
Christophe | 25 avril 2006 | 23:44:13