Montréal - Paris vus d’ici
Isabelle | 12 novembre 2005 | 15:24:52Voici un court article de la Presse d’aujourd’hui qui résume assez bien mon opinion. Je vous laisse le lire et nous faire part de vos impressions. Mes excuxes à Mme Elkouri pour ne pas avoir demandé d’autorisation de reproduction, l’article n’était pas disponible sur lapresse.ca.
Paris et Montréal, même combat?- Elkouri, Rima
La Presse - Nouvelles générales, samedi 12 novembre 2005, p. A9 - La vie, la ville
Ces images stupéfiantes, bien que prévisibles, de banlieues françaises qui brûlent ont eu le mérite de sonner l’alarme dans bien des villes du monde. Certains ont même établi des parallèles avec Montréal. Car n’avons-nous pas ici aussi nos enfants de l’immigration marginalisés - notre propre “racaille” maison, diraient certains-, sans repères ni horizon? N’avons-nous pas nos problèmes de gangs de rue, nos quartiers “sensibles”, nos écoles où les profs font l’école buissonnière parce qu’ils ont peur de se faire agresser?
C’est vrai, quand on se risque à scruter l’endos de la jolie carte postale montréalaise, on voit tout ça. On voit les fissures dans l’apparente harmonie qui fait la fierté de la ville. On voit les taux de chômage injustifiés dans certaines communautés. La différence fondamentale, à mon sens, c’est que nous avons aussi à la base un outil que la France n’a pas: une politique d’intégration. Une politique qui est loin d’être parfaite, on s’entend. Mais tout de même un début de réflexion sur le sujet. Un état des lieux. Les bases d’un plan d’intervention. Quelques mesures d’accès à l’égalité. Voilà qui sera toujours plus pertinent que cette grande hypocrisie républicaine qui, d’un côté, dit aux enfants de l’immigration: “Vous êtes tous égaux, vous êtes tous Français” alors que, de l’autre, on les traite comme de la racaille.
En France, on n’a même pas de données statistiques sur les popu-lations immigrantes. Combien sont-elles, comment vivent-elles, dans quelles conditions socio-économiques? Quelles sont leurs chances d’obtenir un emploi? Serait-il pertinent d’instaurer des politiques de discrimination positive? On n’en sait rien, parce que les statistiques ne font pas la distinction entre un Mohamed né de parents ouvriers en banlieue de Paris et un Didier du 16e arrondissement. Ce sont des Français, un point c’est tout, se dit-on dans une forme d’aveuglement volontaire dont on voit les conséquences aujourd’hui. Finalement, les images de cette France tiers-mondisée qui explose en disent plus long que n’importe quel rapport statistique sur le sujet.
Et puis, contrairement au Québec, la France traîne évidemment un passé de pays colonisateur qui finit toujours par teinter ses rapports avec les populations immigrantes issues de ses ex-colonies. N’est-il pas ironique en ce sens qu’on ait dépoussiéré cette semaine une loi exceptionnelle datant de la guerre d’Algérie pour tenter de maîtriser la crise des banlieues? N’est-ce pas une façon de dire à tous ces petits-fils d’immigrés qu’ils ne seront jamais vraiment français? “Dans ce pays, un bougnoule restera un bougnoule”, résumait un résidant d’une banlieue parisienne dans une entrevue au Monde.
Autre différence importante entre Montréal et Paris: sur le plan architectural, Montréal est peut-être d’une laideur incroyable comparé à Paris, mais il a quand même eu l’avantage d’échapper à cette dangereuse mode urbanistique de l’après-guerre qui consistait à construire des vastes complexes de logements sociaux en périphérie de la ville. Il s’agissait à l’époque de régler rapidement un problème de pénurie de logements. Les intentions étaient sans doute bonnes. Comme l’expliquait dans nos pages cette semaine Raphaël Fischler, de l’École d’urbanisme de l’Université McGill, on rêvait alors de soidisant “Cités radieuses”, où d’après Le Corbusier, “la ville traditionnelle devait faire place à un immense parc dans lequel se dressent des gratte-ciel majestueux et de hauts immeubles d’habitation offrant à chacun l’espace, l’équipement, l’ensoleillement et la verdure nécessaires”. Dans les faits, ces endroits sont devenus des ghettos pas radieux du tout où les jeunes se sentent emprisonnés et où les policiers n’osent parfois même plus s’aventurer.
Ici, les Habitations Jeanne-Mance, boulevard de Maisonneuve Est, constituent heureusement le seul vestige de cette mode des années 50 à laquelle Jean Drapeau a toujours résisté. Montréal a beau avoir ses poches de pauvreté, nulle part ne peut-on vraiment parler de ghettos comme on en trouve en France. La mixité sociale y est moins souvent une utopie.
Paris et Montréal, même combat? Non, pas vraiment. La politique d’intégration ici n’est pas la même (pour peu qu’on considère que la France en ait une). L’histoire de l’immigration n’y est pas la même. La façon dont la ville et les banlieues s’articulent n’est pas la même. Les mentalités ne sont pas les mêmes…
Cela dit, plutôt que de nous conforter dans notre chance, plus conjoncturelle qu’autre chose, ou plutôt encore que d’éveiller des réflexes de repli, cette crise française devrait tout de même servir d’avertissement. Il suffit parfois de peu pour que tout dérape.
Au lieu de se contenter de regarder avec effroi ces images de voitures incendiées, il serait utile de scruter les causes de cette terrible vague de violence urbaine. Non pas pour l’excuser ou la rendre moins condamnable - de toute façon, on voit bien qu’en mettant le feu à leurs propres quartiers, leurs propres écoles, leurs propres gymnases, les jeunes émeutiers, dans leur élan auto-destructeur, se condamnent d’abord eux-mêmes. Mais simplement pour se rappeler qu’il ne suffit pas de mettre un couvercle sur la marmite pour éviter les débordements.
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Je vous invite également à lire l’article de Pierre Foglia “La sous France“, si le point de vue Québécois sur les émeutes en France vous intéresse.

















Merci Isabelle de nous apporter cette analyse d’un point de vue comparatiste !
Je suis tout à fait d’accord avec Elma Rikouri, notamment sur 2 points : - l’absence d’une véritable politique d’intégration en France, depuis trente ans (combien de collègues d’origine non-européenne comptez-vous sur votre lieu de travail ? Pour ma part on ne peut pas dire que les institutions muséales et universitaires fassent particulièrement preuve d’intégration, au niveau “cadre”…)
- la politique catastrophique en matière d’urbanisme et d’architecture, en ce qui concerne les logements sociaux relégués à la périphérie, dans des zones qui n’ont jamais été “aménagées” économiquement pour accueillir autant de familles.
Pour ceux que les questions d’architecture intéressent, je vous recommande vivement l’écoute d’une émission récente, diffusée sur la radio France Culture :
” Révolte des banlieues, la part de l’architecture”
http://www.radiofrance.fr/chai.....n_id=35589
C’est un peu pointu parfois, mais voilà qui clarifie ET les bonnes intentions d’architectes qui ne sont pas suivies par les politiques locales, ET l’aveuglement utopique de certains architectes sans emprise sur le réel…
A bon entendeur, salut !
WOW… c’est dimanche je viens de prendre le temps de lire l’article de Pierre Foglia, si juste, qui mêle vraie enquête sur place, expérience personnelle et descriptions sans circonlucutions (notamment son paragraphe “c’est quoi une cité ?”)
NE PAS RATER cette lecture !
Effectivement, Flogia est égal à lui-même, talentueux et, surtout, il a su voir l’essentiel du problème :
“Deux choses pour expliquer l’échec du modèle français. D’abord le nombre. C’est facile d’intégrer trois Papous, ça l’est moins d’intégrer 10 millions de Maghrébins, de Turcs, ou de Chinois, ou de n’importe quoi. Quand ils sont des millions et des millions, tous de la même sorte, ça fait forcément comme un sous-pays dans le pays. Explosif.
L’autre raison c’est la France elle-même, sa culture béton. Plus la culture du pays hôte est forte- culture au sens de civilisation- plus l’Autre, l’Étranger, se pète le front dessus. Et un jour pète les plombs.”
Flogia, homme de droite ? ;o)